Texte : Tara Aquino

Photos : @AnthonyBlaskoPhoto

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On ne peut s’empêcher d’être sidéré par la façon dont Tobin Heath, l’une des joueuses les plus sollicitées du milieu footballistique, garde les pieds sur terre. En cette journée ensoleillée, le milieu de terrain des Portland Thorns, qui joue également en attaque dans l’équipe nationale américaine, se prête avec la plus grande décontraction à une séance photo Jumpman devant une toile de fond aussi bleue que le ciel de Los Angeles. Dans une heure, elle sautera dans une voiture pour se rendre sur un autre shooting, avant de rejoindre l’aéroport. Toujours dynamique, Tobin semble peu affectée par ce rythme effréné.

Nous nous nous entretenons avec elle dans la voiture qui la mène sur le décor de sa seconde séance photo, où (sans exagération) le déclic des appareils se fait entendre à peine a-t-elle posé le pied hors du véhicule. Après tout, elle était déjà maquillée pour le premier shooting. Il ne lui restait qu’à enfiler la veste choisie par sa styliste avant que les flashs ne commencent à crépiter !

Avant de rencontrer Tobin, j’avais échafaudé toute une théorie sur cette insouciante décontraction. Pourtant, au fil de nos échanges et après l’avoir regardée bouger sur les chansons qu’elle avait elle-même choisies pour sa séance photo, je me suis rendue compte d’une chose : son humilité est authentique et totalement naturelle. Elle vient d’une compréhension inhérente et profonde d’un simple fait : la vie ne s’arrête pas à la célébrité, au football et aux trophées qui vont avec. Pour cette raison, Tobin est totalement imperméable aux désagréments du quotidien.

Le plus surprenant à propos de cette championne de 30 ans, c’est qu’elle est tellement en accord avec elle-même qu’il est impossible de détecter une quelconque contradiction dans sa façon d’être. Il semble donc logique qu’elle soit l’une des figures les plus inspirantes de l’équipe américaine de football féminin, mais également un modèle pour tous les jeunes qui cherchent un capitaine pour porter leurs convictions.


Quand as-tu commencé à jouer au football ?

J’ai commencé à jouer à l’âge de quatre ans dans la cour d’une auberge de jeunesse de type YMCA. J’ai tout appris là-bas. Je suis tout de suite tombée amoureuse du football. À ce moment, sans même le savoir, j’avais décidé de consacrer ma vie à ce sport.

Quand as-tu réalisé que tu pouvais faire carrière dans le football ?

Je crois qu’il n’y a pas vraiment eu de prise de conscience. Je suis sans aucun doute une rêveuse, mais je vis dans le moment présent. Et ça vaut aussi pour le football. Je voulais sans cesse apprendre un nouveau geste ou passer à l’équipe suivante. J’avais donc toujours en tête la prochaine étape, le prochain objectif à atteindre. Ça a été ma façon de faire tout au long de ma carrière. En tant que femme, il n’y avait pas beaucoup d’opportunités pour accéder au football professionnel quand j’étais jeune. C’est plutôt cool d’avoir réussi tout au long de ma carrière à concrétiser chacun de mes rêves en poursuivant ce cycle de réalisation.

Avais-tu des héros ?

Beaucoup de gens ont cru en moi, y compris ma famille. Je me suis toujours sentie très privilégiée, parce que pour une raison quelconque, on a simplement voulu m’aider sans rien en retour. Dans le monde du football, j’ai toujours admiré Ronaldinho, parce que je vénérais le football brésilien. Je trouvais que c’était magnifique. J’adore le fait que tout tourne autour de la passion pour le jeu et du côté artistique qui l’accompagne. Je m’en suis beaucoup inspirée pour créer mon propre jeu.


Si elle se démarque tout particulièrement sur le terrain, Tobin est également douée d’un talent énigmatique. Issue d’une famille de fans de tennis du New Jersey, elle est la seule des quatre enfants à avoir choisi le football.

Alors qu’une styliste ajuste sa casquette, l’accessoire signature de la star du football, elle affiche un large sourire et se fend d’une blague. Tout le monde semble impressionné par la façon dont elle a conservé sa décontraction toute la matinée, malgré les rendez-vous qui s’enchaînent avec précipitation.


C’est vraiment un plaisir de te regarder jouer. Au-delà de l’inspiration que tu as puisée dans le football brésilien, comment as-tu procédé pour développer ton style ?

J’étais vraiment amoureuse du ballon. Je voulais arriver à cet état d’esprit, où on contrôle le ballon sans même y penser. Et la seule façon d’y arriver, c’est en passant tout son temps avec le ballon aux pieds. Lorsque je m’entraîne, mon but n’est pas forcément d’atteindre un objectif concret mais plutôt d’atteindre cet état d’esprit.

J’ai toujours fait ce que j’ai voulu. Je n’ai jamais souhaité suivre les traces de quelqu’un d’autre. Si parfois j’ai été la seule à faire quelque chose ou à me battre pour quelque chose, c’est parce que je pensais que c’était la meilleure chose à faire.

Comment as-tu rebondi après ta blessure en 2017 ?

Ça a été très pénible, parce que le football est une vraie passion. Chaques secondes durant lesquelles je suis privée de jeu est un véritable crève-cœur, mais au final, j’ai réussi à relativiser et à recadrer ma vie. C’est particulièrement important dans une profession où tout le monde vous répète que vous êtes le centre du monde. Tout ça n’est en fait qu’une illusion, donc il faut être reconnaissant pour les bons moments plutôt que de s’apitoyer sur son sort. Je crois aussi beaucoup en moi, donc je n’attends pas sans rien faire de pouvoir retourner sur le terrain. S’inquiéter ne mène à rien.


Privée des quatre premiers matchs du championnat américain de football féminin 2018 après une blessure à la cheville qui lui a valu une opération, Tobin a fait un retour des plus remarqués. Non contente de marquer dès sa première rencontre, elle a également mené son équipe, les Portland Thorns, à la finale du championnat.


Pour toi, qu’est-ce que cela signifie d’être rebelle ?

Beaucoup de gens voient le fait d’être rebelle comme quelque chose de négatif. Personnellement, je préfère rejeter les idées préconçues de la société sur la façon dont les choses doivent être. Même dans le football féminin, j’essaie de faire évoluer l’esthétique du sport et le style de jeu. Dans tout ce que je fais, je m’efforce de bousculer le statu quo, d’éduquer les gens et d’éviter de voir les choses avec des œillères.

Comment t’y prends-tu ?

Mon ambition est de changer la culture du football aux États-Unis. Cela commence par mon jeu. Je veux avoir un impact significatif sur ce sport et les gens que j’y croise. Ensuite, il y a une étape de transmission à la prochaine génération. Les filles ont aujourd’hui la chance de pouvoir rêver à loisir de devenir des athlètes professionnelles. De nos jours, les réseaux sociaux permettent à chacun de se sentir proche de ses modèles. Je choisis également de promouvoir le style de football que je veux jouer, qui est plus libre et moins structuré. Personne ne doit vous dire comment faire les choses. Si vous ne savez pas comment faire, vous finirez par apprendre par vous-même. Je veux redonner vie au côté créatif du football.

Pour moi, le terrain est également l’endroit où exprimer sa reconnaissance, et c’est ce que j’essaie de transmettre par mon jeu.

Qu’est-ce que signifie pour toi cette séance photo, qui te permet aujourd’hui de représenter Jordan ?

J’adore la marque Jordan. Je suis également fan de basketball. Par ses qualités athlétiques, sa technique, sa créativité et son esprit d’innovation, Michael Jordan a donné une dimension extraordinaire à ce sport. Je regarde certains matchs d’anthologie parce que je reste simplement sans voix devant ses exploits. Sa façon d’être est juste unique. J’admire ceux qui sont capables de dominer un sport comme il l’a fait. Quand j’étais à l’université de Caroline du Nord, je me souviens que tout le monde voulait porter le numéro 23 dans notre équipe.

Le coloris « Blue Chill » que tu portes aujourd’hui a-t-il une signification particulière pour toi ?

J’étais surexcitée. Les Air Jordan 1 sont mes sneakers préférées. C’est marrant parce qu’étant enfant, ce shooting aurait été la chose la plus cool du monde, et aujourd’hui, en tant qu’adulte, ça n’a pas changé.

À mesure que tu grandis, comment penses-tu pouvoir continuer à te réinventer ?

Je n’y pense pas vraiment. C’est plutôt un mode de vie. Chaque jour, j’essaie de repousser mes propres limites, dans l’espoir que cela m’aidera à repousser d’une certaine façon les limites du monde.


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