Il en avait assez. Non pas qu’il voulait abandonner, là n’était pas le problème. Le problème était qu’il ne pouvait pas… abandonner. Il en avait simplement assez de subir. Il avait décidé de réagir. Les résultats, ne s’amélioraient pas, mais il n’était pas du genre à s’avouer vaincu. Trop de fierté en lui. Il fallait trouver une autre méthode.

De toutes les histoires qui circulent sur ce personnage de légende qu’est Michael Jordan, c’est sans doute l’une des moins connues. L’histoire de sa transformation. Le jour où il a décidé de contre-attaquer face aux « Jordan Rules » mises en place par les Detroit Pistons à son encontre. Un scénario qui n’est pas sans rappeler la rivalité entre Hank Schrader et Walter White dans Breaking Bad.

C’était sans doute l’un des jours les plus importants de sa carrière de joueur.

 

Jordan décida de commencer sa journée par une séance d’entraînement aux aurores, bientôt accompagné de ses coéquipiers Scottie Pippen, Ron Harper et Randy Brown. Bien avant le lever du soleil. Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt.

« Pour devenir le joueur exceptionnel que l’on connaît, MJ se devait d’avoir une méthode », explique son coéquipier Harper. « Un plan de jeu. Il a pris le contrôle de sa vie, sur le terrain et en dehors. »

C’est un peu comme si Jordan annonçait haut et fort au reste du monde : « vous n’avez pas encore compris de quoi je suis capable. »

Malgré ses trois titres, sa première retraite et ses débuts cinématographiques en grande pompe, Jordan avait compris que la réussite, autant que la défaite, dépend de ceux qui vous entourent. Il a donc invité ses coéquipiers à se joindre à son rituel matinal. Harper et Pippen s’y sont tenus. C’est ainsi qu’est né le célèbre Breakfast Club.

Tout est parti de lui. Un rituel. Une religion, presque. Une congrégation religieuse. Installés dans une salle entièrement dédiée à l’entraînement, dans son sous-sol, Jordan, son entraîneur personnel Tim Grover et son chef ont établi un programme de renforcement et d’endurance unique, conçu pour donner à Mike la force nécessaire pour vaincre les Pistons une bonne fois pour toutes.

Le programme avait lieu plusieurs heures avant l’entraînement.

« Chaque fois que je voyais Chuck Daley (l’entraîneur des Pistons), aujourd’hui disparu, je le remerciais », explique Grover. « La première fois, il m’a demandé pourquoi. Et je lui ai répondu : « Parce que grâce à toi, j’ai eu le meilleur boulot du monde » ». Celui qui consistait à définir les objectifs physiques et psychologiques d’un programme scientifique de renforcement et d’endurance capable de pousser Jordan à franchir des limites jamais dépassées par aucun joueur.

Grover insiste : « Michael voulait non seulement être capable de supporter le martèlement physique infligé par les Pistons, mais il voulait aussi leur rendre la monnaie de leur pièce. »

Pour beaucoup, il s’agit du moment historique où les athlètes ont véritablement fait passer le renforcement musculaire et le conditionnement à un tout autre niveau. Et Jordan et son équipe ne se préoccupaient pas uniquement de l’aspect physique. Le fait de savoir qu’ils étaient plus forts et mieux préparés que n’importe qui d’autre leur donnait un avantage mental et psychologique pour disputer la dernière seconde de chaque prolongation avec la même intensité et au même niveau que le premier quart-temps. Voire mieux.

« C’était comme avoir, tous les matins, un rassemblement de personnes avec un objectif commun, celui de se préparer ensemble, en étant sur la même longueur d’onde », ajoute Grover. « Vous savez, nombreux sont ceux qui se contentent de commencer à réfléchir au match lorsqu’ils entrent dans la salle. Avec le Breakfast Club, quand on travaillait à 5 heures, 6 heures ou 7 heures du matin, c’est là que débutait notre préparation. »

Squats, extensions de jambes, marche sautée avec poids. Course interdite. Pancakes à la banane, œufs au plat retournés, semoule, flocons d’avoine, fruits frais. Pas de fioritures.

« Le Breakfast Club, c’était surtout le moment où Michael nous montrait comment entretenir nos corps, où il nous expliquait qu’il ne suffisait pas de seulement jouer », explique Randy Brown, membre du Breakfast Club que l’on a tendance à oublier. « Il m’a appris à prendre soin de mon corps, à bien manger. J’ai découvert comment m’entraîner. Ce n’est que lorsque j’ai commencé à passer du temps avec mes coéquipiers que j’ai vraiment compris l’importance de la préparation. »

« Aujourd’hui, la quasi-totalité des équipes de la ligue, y compris la nôtre, est responsable de la nutrition et fournit la nourriture, mais ce n’était pas le cas il y a vingt ou vingt-cinq ans », explique Chip Schaefer, actuellement entraîneur principal des Bulls et déjà entraîneur des Bulls à l’époque. C’est à lui que l’on doit le nom « Breakfast Club ». « Ces séances d’entraînement complètes organisées chez Michael avant l’entraînement habituel ont eu un effet vraiment positif sur Michael, Scottie et Ron, et ont encouragé l’esprit de camaraderie parmi les coéquipiers. Qui sait quelle part ces séances ont joué dans la réussite de l’équipe sur le terrain. Elles ont favorisé une plus grande confiance et le développement de relations privilégiées. »

« Il a suffi que Michael invite les gars à venir chez lui pour un petit-déjeuner matinal pour que cela se transforme en tout autre chose », estime Brown.

Et comme le dit si bien Harp : « Quand le plus grand joueur de l’histoire du basketball t’invite à venir travailler chez lui, tu y vas. »

« Le Breakfast Club, c’était un état d’esprit plus qu’un entraînement », a expliqué Jordan lors d’une des rares occasions où il l’a évoqué publiquement. « Nous voulions être mieux préparés que tous les autres. »

Il insiste bien sur le « nous » et ne dit jamais « je ».

Le Breakfast Club ne fermait jamais. Lorsque l’équipe ne s’entraînait pas, la règle était que Jordan, Pippen et Harper n’étaient pas obligés de voir Grover. Les séances matinales s’articulaient bien sûr autour des déplacements, des matchs en extérieur et des matchs disputés la veille, mais en dehors de cela, le Breakfast Club ne faisait jamais de pause. Aux dires de Grover, le Breakfast Club était devenu un rendez-vous tellement naturel dans la vie quotidienne de Jordan, Pippen et Harper, qu’ils avaient l’impression de manquer quelque chose lorsqu’il n’avait pas lieu.

L’altruisme reste au cœur de toutes les routines établies par les plus grands athlètes. Il n’est pas rare qu’ils soient plus fidèles à leurs programmes qu’à leurs conjoints. Les rituels et engagements sont, dans l’esprit des plus grands athlètes, ce qui fait la différence entre eux et les athlètes de moindre envergure.

Jordan avait tout simplement mis en place un programme unique en son genre dans le monde du sport. Un programme assez efficace pour le distinguer de tous les autres. Mais son idée d’inclure ses coéquipiers est sans doute l’une des meilleures initiatives de toute sa carrière.

Parce que plus que tout, plus que le travail visant à accroître la confiance physique et à canaliser la pression, le Breakfast Club a joué un rôle essentiel dans la création d’un lien sur le terrain pendant les matchs, notamment entre Jordan et Pippen. Ce lien a non seulement contribué à leur faire remporter trois autres championnats, mais il les a aussi inscrits dans l’histoire comme un duo aussi légendaire que MJ lui-même.

 D’autres ont tenté l’expérience au fil des années. Pippen a emmené Grover avec lui à Houston pour mettre en place une nouvelle « version » du Breakfast Club et nombre de joueurs parmi les plus grands ont établi des programmes individuels de renforcement dans leurs vies quotidiennes.

La marque Jordan propose même un espace d’entraînement « Breakfast Club » au dernier étage de son magasin de Chicago, ou vous pouvez marcher dans les pas de Mike.

Et même si ces autres programmes de training spécialisés et individualisés ont pu s’avérer efficaces, aucun d’entre eux n’égalera jamais ce qui est né dans le sous-sol de Jordan.

Lorsqu’on lui demande s’il pense que l’histoire du basketball aurait été la même si Jordan n’avait pas réuni d’autres joueurs pour fonder le Breakfast Club, Brown reste mesuré. « Je pense que les résultats auraient été les mêmes, car pour Michael, c’était le championnat ou rien.

Mais… ce que je peux dire, c’est que Michael avait une idée très claire de ce qu’il voulait faire et de l’objectif que nous devions atteindre, et le Breakfast Club est ce qui nous a permis de l’accomplir. »