29 mars 1982. Nouvelle-Orléans. Un match de championnat NCAA de basketballmasculin.

Avec à peine 18 secondes restantes au compteur, Michael Jordan réceptionne une passe transversale, qui vient de survoler la fourmillante défense de zone 2-3 de Georgetown aussi délicatement qu’un ballon gonflable.

Deux Hoyas se précipitent avidement pour l’intercepter, mais leur sort est déjà scellé. À ce moment précis, il ne faudra qu’une seconde à Michael pour administrer à ses adversaires le traitement dévastateur qu’il réservera à tous ses opposants au cours des quinze années suivantes. Partant d’un tir en extension, le ballon parcourt 5,5 mètres pour finir sa course dans le panier, sans même effleurer le cerceau.

Game over.

Revivez cet instant magique. Les shorts des joueurs sont minuscules et moulants. Au sol, pas de ligne des trois points, simplement une large étendue de parquet immaculé autour du panier.

Mais Michael Jordan est bien là. Et il faisait déjà du Jordan avant même que l’on sache qui était Jordan. À l’époque, MJ n’était qu’un freshman de l’université de Caroline du Nord, qui avait attiré l’attention des recruteurs en décrochant 29 points de moyenne et un triple-double l’année précédente, dans l’équipe du lycée de sa ville natale à Wilmington.

Bien avant que les aspirants basketteurs ne commencent à afficher leurs exploits sur le net dans des vidéos de dunks qui les opposent à des adversaires d’1m 60 qui finissent comptables, le passage par la scène scolaire était une porte ouverte sur le basketball professionnel.

Jordan n’était alors qu’un adolescent fluet, qui n’avait encore rien gagné de la masse musculaire qu’il accumulera les deux étés suivants dans le haut du corps. Il n’y avait pas encore de sandwich à son nom au restaurant local de Chapel Hill (pour ceux que ça intéresse, il s’agit d’une salade de crabe accompagnée de laitue et de tomate, servie dans un pain pita).

Plusieurs années le séparaient de la Draft de 1984, et il n’était pas encore cette vedette des parquets, cette marque incontournable, ce mot que les enfants répètent telle une incantation au moment de s’élever dans les airs sur les terrains du monde entier.

Jordan n’était pas encore cette référence ultime qu’aspire à égaler toute légende du basketball assez aventureuse pour tenter l’ascension de cet impossible sommet. Pourtant certains signes ne trompaient pas. On devinait déjà l’homme qui deviendrait l’athlète le plus emblématique de la planète.

La langue tirée par l’effort. Penché dans les airs, il défiait déjà les lois de la gravité en enchaînant des dunks comme s’il enfonçait une porte avec l’épaule tout en tenant ses courses dans l’autre main. Ses assauts implacables et vicieux désarmaient déjà les attaquants, et continueraient de le faire, même lorsque ces derniers usaient des stratagèmes les plus féroces en déployant intimidation et agressions physiques. Dans leur forme la plus brute, toutes ces qualités étaient bien détectables chez le jeune Jordan, pour peu qu’on y prête attention.

Cependant, en cette nuit embrumée, sur ce terrain de la Nouvelle-Orléans, les traits les plus marquants de sa personnalité sautaient déjà aux yeux. En fait, tout ce que le basketball compte d’important a pu constater ce soir-là ce qui rendait Jordan si profondément unique. Son esprit de compétition. Son talent. Son sang-froid dans les dernières secondes.

Et même si par la suite, il étoffera son attirail (avec des turnaround jumpers imparables, une défense animale et une adresse exceptionnelle aux trois-points), c’est avant tout autour de ces qualités indéniables qu’il construira son jeu. Des qualités qui le mèneront vers l’excellence et les terres sacrées du basketball à la tête de son équipe. Il y a trente-cinq ans, Michael Jordan a découvert cette grande vérité : avant quiconque, c’est à vous de comprendre ce qui vous définit et ce dont vous êtes capable.